Le concours consiste à écrire une scène à au moins deux personnages. L'un de ces personnages a pris sa décision : il va devenir          [ m e r]. Mais de quel mot s'agit-il ? Consigne : Le personnage ne peut devenir qu'un seul type de [ m e r] mais les trois homophones doivent apparaître dans le texte.

 

L’EAU DE VIE

 

Il fait encore bon malgré ce début de soirée. Le ciel est nuageux, parsemé d’éclaircie. On distingue au loin des champs où pâturent les vaches. Deux vieux frères, issus d’une union consanguine, sont assis à même le sol, sur une butte, en leur petit village de Mer. Ils décident, après avoir marché tout le jour, de soulager leurs pieds et leurs semelles et d’attendre paisiblement le repas du soir. Ils se reposent donc, regardent le paysage alentours, une bouteille d’eau entre leurs cuisses. Tout est calme. Ce silence règne entre eux depuis déjà un certain moment. Pourtant, l’un des deux va décider de rompre ce mutisme.

Titouné, le plus jeune des deux, perdu dans ses rêveries, pense à haute voix :

«  J’aimerais devenir mère… Ça serait si bien, si beau… »

Son frère Néné, surpris, le regarde et dit :

« Maire ? Pourquoi veux-tu t’embêter à devenir maire ? N’a-t-on pas idée… ! Pas besoin d’être plusieurs à faire ça… »

Titouné ne dit rien, ne réagit pas, ne parle pas, ne bouge pas. Il observe à présent une goutte d’eau restée collée à la paroi de sa bouteille.

Néné, lui, commence à s’agiter. Il marmonne, se frotte les mains, tripote les poches de son vieux pantalon sale, puis s’énerve :

« Bon Dieu ! Être maire ? Mais pour quoi faire ? »

Il compte sur ses doigts et énumère les inconvénients : « Tu vas perdre ta tranquillité, ta liberté, ton sommeil… Fini le repos ! Tu devras t’occuper de ses petits geignards jamais contents… Tu seras obligé d’être à leur écoute vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sans te plaindre… ! Fini le grand air ! Tu devras rester cloîtré à la maison, à attendre qu’ils se manifestent… Il te faudra les nourrir, les cajoler pour éviter les remontrances… ! Puis ensuite, ils vont vouloir te contrôler, te surveiller… Plus tard, ils vont te rendre dingue, à te juger, à parler de toi derrière ton dos. Il va falloir que tu la joues fine, que tu esquives les mauvais coups… ! Fini la paix ! »

Titouné, reste statique, comme hypnotisé. Néné se demande même s’il l’écoute. Mais ses yeux suivent scrupuleusement une goutte qui glisse maintenant le long de la surface en verre. Il attend qu’elle arrive enfin au bout de sa course, dans le fond de la bouteille. Ça y est ! La goutte a rencontré l’eau, elle devient un tout : l’infiniment petit contient l’infiniment grand !

Néné, furieux de l’apathie de son frère, trépigne, remue les jambes, secoue les bras, le fixe avec un regard de fou et lui crie :

« Être maire… Être maire… Mais il faut trop réfléchir… Trop de responsabilité… C’est déjà bien assez dur de s’occuper de soi alors des autres… Être maire….

- Oui ! Oui ! Oui ! Mère, vient du latin mater qui signifie la vie, l’amour, la tendresse… La mère de l’univers, du cosmos et de l’humanité. En outre l’eau, du latin aqua signifiant la vie, la féminité, la fécondité… Le symbole de la création, de la purification et de l’abondance. De plus naître, c’est sortir des eaux, des eaux primordiales, des eaux amniotiques… Innocence, vulnérabilité… Devoir affronter le monde et le découvrir. Naître c’est recevoir la lumière… Nonobstant, Dieu, voyant qu’il ne pouvait suffire à la tâche, décida de créer la mère1Je veux, je serai mère… Mère… Mère… Mère… », dit-il d’un seul souffle, les pupilles révulsées, faisant de grands mouvements de bras comme s’il défendait une cause perdue. Soudain il prend sa bouteille, l’observe, la secoue et analyse la trajectoire de l’eau emprisonnée dans son contenant comme s’il faisait une grande démonstration scientifique.

Néné affolé par cet emportement, secoue la tête et cherche un moyen de le calmer au plus vite. Pris au dépourvu, il prend une grosse poignée de terre grasse et la lui jette à la figure. Mais celui-ci continue de plus belle, vocifère, augmente son débit de paroles en serrant fortement la bouteille dans sa main droite et la terre dans sa main gauche :

« Mère… Mère... Mère… Terre… Terre, du latin terra qui signifie la mère… C’est ainsi qu’elle enfante le premier homme, grâce à ses cellules ; la poussière…Adam…Adam et Eve, parents de tous les hommes… Mère… Père… Terre… En effet, elle est la matrice universelle, elle élève et nourrit ses enfants : génitrice et nourricière… C’est pourquoi je vais devenir mère… Façonné à partir de la terre, je suis moi aussi créateur de vie… Y retourner par la suite grâce à l’inhumation… Déméter reprendra son travail… Grâce à mes particules semées en elle… Je donnerai naissance… Le troisième jour… Je serai la mère universelle, la terre… L’âme à la matière… Enfin une Mère ! »

Le corps contracté, Titouné, laisse tomber son eau et sa poussière. Il se serre la tête à deux mains et la presse comme dans un étau. Puis, comme s’il eût été une statue fixe l’horizon. Il était vidé de son essence.

«  Bon Dieu ! », fait Néné. Il fouille dans sa besace trouée par la vieillesse et le temps, en sort une poche de gros sel. « Tiens ! Fourre ton nez là-dedans ! », dit-il en lui enfonçant la tête dans le sac « et respire fort », rajoute-t-il.

Et Titouné afin de mieux dégager ses poumons ouvre sa bouche en grand. De nombreux morceaux de sel entrent et il en croque plusieurs. Il s’écrie :

« Pouah ! C’est dégoûtant, c’est trop amer ! »

Il prend sa bouteille d’eau et boit quelques gorgées. Il maugrée à cause de ce sale goût salin qu’il a maintenant dans sa gueule… Il regarde autour de lui, lucide, frais, comme réveillé et voit la stupéfaction de son frère.

« Allez, viens, lui dit-il, on va aller voir le maire ! C’est quoi ses manières. On n’a pas le droit de boire de l’eau douce à Mer, maintenant ? »

Il se lève, tire violemment sur la manche de Néné et lui répète :

« Viens, je te dis ! »

L’aîné se lève, pousse son frère et se décale de deux pas en arrière.

« Mais… Le maire, c’est toi ! T’as dit que tu voulais être maire ! »

Titouné ne comprend rien, il s’avance pour le faire taire et le battre. Néné évite le coup de justesse mais le sac tombe et le sel s’éparpille sur le sol.

« Ah ! C’est malin !, dit Néné en se penchant pour le ramasser.

- C’est rien ! Viens, je te dis ! On va en chercher d’autre à la maison ! »

Néné se lève, laissant au sol le gros sel et les bouteilles face aux cailloux et à la boue du sentier. Tout deux se rajustent et prennent la direction de la ferme. Titouné passe sa main sur son visage et s’essuie en grommelant :

« Voilà qu’il pleut maintenant ! »

1 Proverbe espagnol.

 

Argane Epra

 

 

tumblr_kwulddB0JU1qay5zwPhoto : En attendant Godot de Beckett